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NON AU RACISME
NON À LA VIOLENCE
NON AUX NÉGATIONNISMES
NON À L'IGNORANCE
OUI AU SAVOIR ET À L'ÉTUDE
La notoriété produit quelquefois des miracles.
L'écho de la biographie de Bernard Lazare par Jean-Denis
Bredin relève certainement de ce phénomène
surprenant.(1) Le personnage de Bernard Lazare n'était
pas aussi inconnu que se plurent à le souligner, à
l'unisson, les journalistes littéraires pour les besoins
de leur démonstration, ainsi que pour la renommée
de l'académicien qui s'était penché, avec
dévouement et abnégation, sur un aussi obscur objet
d'investigation. Toutefois, déjà, pour Daniel Halévy,
" Bernard Lazare était devenu une de ces figures secrètes
qu'on rencontre çà et là en furetant dans
les marges de l'histoire ".( 2) Quel intérêt
pouvait donc avoir l'exhumation d'une figure oubliée de
la fin du siècle dernier, en dehors d'une légitime
et louable passion pour le " goût de l'archive "
?
En fait, même si elles sont très marginales, il est
possible de repérer deux traditions très différentes
dans le destin posthume de Bernard Lazare : " L'une est la
tradition péguyste ; l'autre l'utilise sans vergogne pour
cautionner, d'une autorité juive et dreyfusarde... l'antisémitisme
classique ".( 3) La postérité de Bernard Lazare
a sans doute souffert de la seconde. Elle en a certainement d'autant
plus pâti, qu'en dehors du souvenir péguyste nulle
autre tradition ne vint, jusqu'à aujourd'hui, souligner
le caractère honteux de cette sinistre escroquerie, réactivée,
au seuil des années quatre-vingt, par une nouvelle tentative
de captation d'héritage venant des milieux négationnistes.
La première a eu, au moins, le mérite que Bernard
Lazare ne soit pas tout à fait oublié, même
si certains ont pu considérer, un peu vite, que le plus
grand mérite de Bernard Lazare avait été
seulement d'inspirer le superbe portrait qu'en donna Péguy
dans Notre jeunesse. Pourtant, Daniel Halévy donnait
une des explications les plus probables pour comprendre cet oubli,
quand il qualifiait Lazare d'" homme dangereux".
Qui était donc ce Lazare Marcus Manassé Bernard,
né le 14 juin 1865 à Nîmes, dans une famille
aisée de la petite bourgeoisie juive provençale
? Comment le définir, le classer, l'étiqueter d'une
manière simple et commode, alors que son itinéraire
semble être fait de changements, de ruptures ? Qui faut-il
privilégier entre le journaliste et l'écrivain,
le symboliste et l'anarchiste, l'antisémite et le sioniste,
l'agnostique et " l'athée ruisselant de la parole
de Dieu " cher à Péguy ? Plutôt que de
privilégier tel terme au détriment de tel autre,
il faut tenter de dégager ce qui pourrait être un
nouveau rapport à son uvre et à ce qu'elle peut
nous dire, ici et maintenant.
Pour beaucoup de commentateurs, Bernard Lazare aurait été
un jeune homme venu à Paris, de son Midi natal, pour réussir
dans les lettres. La rapidité de son intégration
dans les milieux symbolistes et sa collaboration à de nombreux
journaux et revues accréditeraient cette idée répandue
à un point tel chez ses contemporains que Péguy
s'y arrêtera longuement dans Notre jeunesse, pour
en montrer le caractère mesquin et dérisoire. Singulier
arriviste celui qui, dès le début, fustigea les
réputations les mieux établies et ne transigea jamais
avec l'expression de ses convictions ! Parlant des diverses tentations
intellectuelles de la jeunesse du début des années
1890 et de l'hostilité des parvenus du moment à
ses expérimentations, il devait en tirer un bilan juste
et contrasté, en forme d'autoportrait : _" Pourtant
un même esprit dirige cette jeunesse ; loin de s'opposer,
ses manifestations se complètent ; quelques étrangères
qu'elles paraissent les unes aux autres, elles procèdent
d'une même impulsion, elles s'affirment en face du même
ennemi. La troisième République, après un
règne de vingt ans sans grandeur et sans gloire, a laissé
les curs vides, les esprits inquiets ; elle a achevé l'uvre
qu'avaient commencée le gouvernement de Juillet et le second
Empire. Aujourd'hui, ceux qui demandent à la vie une grandeur
et une beauté n'ont pas l'espoir de rencontrer l'une ou
l'autre dans le présent ; ils ne peuvent manifester leur
activité qu'en combattant le régime qu'ils subissent.
Un mot suffit à expliquer toutes les tentatives de la jeunesse.
Son symbolisme, son mysticisme, son anarchisme, sont le produit
d'une réaction idéaliste, contre la religion de
l'intérêt, le culte imbécile du moi. Cet idéalisme
ne réagit pas d'une façon uniforme sur tous les
esprits ; le seul désir commun qu'il leur a donné
est le désir de l'indépendance, de la liberté
intellectuelle et morale. Chez les religieux, l'idéalisme
est transcendantal, il a conduit aux rêves théurgiques,
à la magie, à je ne sais quel retour à la
cabale ; chez ceux qui sont uniquement des artistes, l'idéalisme
a motivé la rébellion contre les règles,
contre les écoles qui procédaient de la sensation
et ne vivaient que des images : il les a menées au symbolisme,
au décadentisme, à l'instrumentisme aussi. De ceux
qui se plaisaient à la sociologie et à l'histoire,
l'idéalisme a fait des révoltés, des théoriciens
libertaires, des sociologues, des anarchistes même : il
les a détournées du monde contemporain et les a
rejetés dans le monde à venir."(4)
Qu'en est-il pour Bernard Lazare ? Dans un entretien pour l'enquête
d'Augustin Hamon sur la Psychologie de l'anarchiste-socialiste
(Stock, 1895), où Bernard Lazare figurait parmi les personnalités
libertaires du moment, il déclarait : " J'ai vécu,
j'ai vu autour de moi souffrir des misérables ; j'ai connu
la lutte atroce du capital et du prolétariat, j'ai touché
du doigt les milles injustices sociales (...) Pendant quelque
temps j'ai cru que les panacées du socialisme suffiraient
(...) Bientôt la façon dont elles étaient
présentées par les marchands d'orviétan qui
les vendent, m'en dégoûta, et d'ailleurs j'en compris
la vanité (...) Jusqu'à présent les révolutions
n'ont été faites que pour changer le mode de gouvernement
(...) Les socialistes ne feraient ni plus ni moins ; ils créeraient
un État nouveau, une contrainte, une puissance (...) Ce
sont ces convictions lentement et abstraitement élaborées
qui m'ont rendu anarchistes." (5)
S'il n'est donc pas possible d'ignorer purement et simplement
l'engagement anarchiste de Bernard Lazare, il est souvent présenté
seulement comme un " sympathisant libertaire ".(6) Il
aurait été un compagnon de route passager des anarchistes,
comme un certain nombre de littérateurs du moment, avant
de s'éloigner de ce mouvement, suite à son engagement
en faveur de Dreyfus et à son adhésion au sionisme.
Cette présentation, étant la plus largement partagée,
il convient d'en examiner successivement les différents
termes, à commencer par la question des littérateurs
symbolistes.
Lesdits littérateurs, après des éloges tonitruants
de Ravachol et de la " propagande par le fait ", surent,
pour la plupart, trouver les moyens d'une réussite sociale
plus conventionnelle, finissant pour certains à l'Académie,
j'en demande pardon à M. Bredin. Il est important de noter
que Bernard Lazare, sans ménager sa solidarité avec
les militants en butte à la répression, ne partagea
pas cet enthousiasme pour une violence aveugle et soi-disant rédemptrice.
Il s'exprima indirectement, après coup, sur le personnage
favori des littérateurs anarchistes en écrivant
dans Les Porteurs de torches : " Mon ami si, en supprimant
ce gros homme, ton pauvre diable eût supprimé l'usure
et par conséquent la société qui l'engendre,
tu me verrais inconsolable d'avoir entravé son action,
mais la disparition de cet individu n'aurait pas changé
l'ordre des choses et c'est un fort vilain tableau que de voir
étrangler quelqu'un. "(7)
Pour un simple sympathisant anarchiste, l'engagement de Bernard
Lazare, à partir de 1890, fut, à tout le moins,
extrêmement conséquent puisqu'il est possible de
noter sa collaboration aux principaux périodiques libertaires
du moment comme Le Courrier social illustré, L'En-dehors,
L'Harmonie (Marseille), La Manifestation du 1er Mai,
L'uvre sociale, la Revue anarchiste, La Révolte
puis Les Temps nouveaux reproduisirent plusieurs articles
de Bernard Lazare et de nombreux extraits de son livre, Les
Porteurs de torches.
De plus, Bernard Lazare fonda deux périodiques de sensibilité
libertaire, L'Action sociale et les Lettres prolétariennes,
tandis qu'il publiait dans la grande presse des articles politiques
dont la tonalité ne faisait pas mystère de ses convictions.
Par exemple, la série d'articles qu'il consacra au Congrès
socialiste international de Londres dans Le Paris, du 22
juillet au 5 août 1896, qui vit l'exclusion officielle des
courants libertaires par les socialistes. Il écrivait :
"Ainsi, ne sont socialistes que ceux qui rêvent le
futur paradis où tous les offices gouvernementaux seront
occupés par M. Rouanet et ses amis, qui n'appartiennent
que de très loin au prolétariat (...) sont socialistes
seulement ceux qui poursuivent la conquête du pouvoir par
la petite bourgeoisie" ( 22 juillet 1896).(8)
Parmi les revues littéraires, il collabora à plusieurs
des revues de l'avant-garde politico-littéraire comme la
Revue blanche et imprima aux Entretiens politiques et
littéraires une nette évolution vers l'anarchisme
politique et social, ainsi qu'en témoigne, par exemple,
son compte-rendu de La conquête du pain de Pierre
Kropotkine (n° 25, avril 1892). Singulier et impressionnant
bilan pour un simple sympathisant !
A partir de 1895 les authentiques militants libertaires commencèrent,
comme Fernand Pelloutier, à investir les syndicats pour
participer aux luttes quotidiennes des travailleurs, entamant
le processus qui mènerait le mouvement ouvrier français
du début du siècle à se reconnaître
dans le syndicalisme révolutionnaire des Bourses du Travail
et de la Charte d'Amiens. Dans cette nouvelle donne de la militance
libertaire, on récoltait " plus de coups que de lauriers
"(9) , et, logiquement, le flirt des anarchistes et des littérateurs
ne tarda pas à prendre fin, ces derniers se reconvertissant,
toute honte bue, dans la glorification de valeurs nettement plus
conventionnelles.
Au contraire, en février 1896, Bernard Lazare lança
L'Action sociale, avec la collaboration de Fernand Pelloutier,
et, la même année, il écrivait dans Le
Paris (12 mai 1896) que le rôle des " socialistes
révolutionnaires " était " d'organiser
le prolétariat, de l'éduquer intellectuellement
et moralement, de lui apprendre à conquérir de nouvelles
libertés ". Ce qui s'inscrivait dans une perspective
très proche du célèbre article de Pelloutier
sur " L'anarchisme et les syndicats ouvriers " (Les
Temps nouveaux, 2 novembre 1895). Comme ce dernier l'écrira,
quatre ans après, " notre situation dans le monde
socialiste est celle-ci : proscrits du "Parti" parce
que, non moins révolutionnaire que Vaillant et que Guesde,
aussi résolument partisans de la suppression de la propriété
individuelle, nous sommes en outre ce qu'ils ne sont pas : des
révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment
sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables
de tout despotisme, moral ou matériel, individuel ou collectif,
c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle
du prolétariat) et les amants passionnés de la culture
de soi-même "(10). Il n'est pas interdit de penser
que ces quelques lignes, toutes proportions gardées, définissaient
assez bien la propre situation de Bernard Lazare dans le mouvement
social de cette fin de siècle.
A propos de l'engagement initial de Bernard Lazare en faveur de
Dreyfus, il faut souligner qu'il fut contacté par Mathieu
Dreyfus en raison de ses convictions libertaires, notamment pour
sa courageuse défense des anarchistes emprisonnés,
à la suite de l'adoption des " lois scélérates
". Dans toute sa conduite pendant l'Affaire, ses réactions
comme ses méthodes de combat lui sont dictées par
son expérience des procès politiques contre les
anarchistes. Contrairement aux autres dreyfusards de la première
heure, Mathieu Dreyfus, Demange ou Scheurer-Kestner, Lazare ne
pouvait se contenter d'une action modérée, en coulisses,
absolument indépendante d'une remise en cause des structures
sociales qui pouvaient rendre possibles de telles iniquités.(11)
Par rapport à l'engagement d'une partie notable du mouvement
anarchiste dans la campagne pour Dreyfus, il faut noter, à
la suite de Nelly Wilson, sur ce point en désaccord avec
l'Histoire du mouvement anarchiste en France de Jean Maitron,
qu' " il est raisonnable de supposer que Bernard Lazare y
a été pour quelque chose, ne serait-ce que parce
que la lutte contre l'antisémitisme assuma une assez grande
importance dans la campagne anarchiste ".(12) Et Nelly Wilson
de citer le témoignage de Jacques Prolo, militant anarchiste
et ardent dreyfusard : " D'une aménité parfaite,
fort goûté des libertaires (...) Bernard Lazare,
véritable instigateur du mouvement, avait gagné
les anarchistes à la défense de Dreyfus, et, à
son exemple, ils lui restèrent fidèles jusqu'à
sa libération ".(13)
Dans un de ses derniers articles des Cahiers de la Quinzaine
(3e série, n° 2, août 1902), Bernard Lazare fut
un des rares dreyfusards à s'opposer aux lois sur l'interdiction
des Congrégations des dirigeants radicaux et anticléricaux,
non pas en rupture avec ses engagements initiaux mais, comme il
l'écrivait lui-même en préambule de son article
: " J'ai uniquement appliqué à l'étude
des affaires présentes les principes et les règles
qui nous ont guidés dans l'Affaire Dreyfus ". Et plus
loin, il précisait : " Nous ne venons pas défendre
l'Église, au contraire nous venons la combattre puisque,
encore une fois, nous parlons pour la justice et pour la liberté.
Mais c'est pour cela qu'il nous est impossible d'approuver, comme
on nous y invite, les mesures actuelles (...) Notre conception
de la liberté ne doit pas admettre de privilèges
". Léon Chouraqui a donc parfaitement raison de considérer
" La consultation sur les Congrégations " comme
" une pure expression de l'anarchisme de Bernard Lazare ".(14)
S'il est bien un point où les idées de Bernard Lazare
allaient changer en profondeur, c'est, bien sûr, à
propos de l'antisémitisme. Mais, " rien n'est modifié
de ses convictions profondes quant à la vérité
de l'anarchisme comme solution de tous les problèmes politiques
et sociaux, mais, dans le cadre de cet anarchisme inchangé,
le problème juif va prendre un relief extraordinaire, bouleversant
l'homme jusqu'aux racines ".(15)
S'il ne peut être question dans le cadre de cette brève
présentation d'analyser les différentes prises de
position de Bernard Lazare sur l'antisémitisme et la question
juive, il importe de souligner par rapport à notre propos
que, même après le déclenchement de l'affaire
Dreyfus et l'engagement sioniste de Lazare, il n'en continuait
pas moins de réaffirmer son attachement aux idées
libertaires. Ainsi, dans sa conférence sur " Le nationalisme
juif " donnée le 6 mai 1897 à l'Association
des étudiants israélites russes, il déclarait
: " Je crois qu'un jour l'humanité sera une confédération
de groupements libres, et non organisés suivant le système
capitaliste...". Et après avoir déclaré
que "les idées socialistes (...) ont été,
sont et resteront mes idées", il tentait de concilier
ses conceptions sociales avec le droit à l'affirmation
nationale du peuple juif.(16)
Signalant la mort de Bernard Lazare, survenu le 3 septembre 1903,
en première page de l'hebdomadaire Les Temps nouveaux
(5-11 septembre 1903), Jean Grave soulignait que, d'abord solidaire
des anarchistes, il avait eu ensuite " une espèce
de recul vers le socialisme parlementaire ". Le théoricien
du mouvement anarchiste, particulièrement sourcilleux sur
l'indépendance théorique et pratique du mouvement,
faisait probablement allusion à un différend qui
l'avait opposé à Bernard Lazare, à propos
de la participation éventuelle des anarchistes aux élections
(Les Temps nouveaux, 17-23 avril 1897). L'Affaire avait
démontré à Bernard Lazare le danger que représentait
les forces réactionnaires et, pendant cette période,
" il exhorta les anarchistes (...) à resserrer les
rangs avec les libéraux et les forces de gauche ".(17)
Au niveau international, l'attitude de Bernard Lazare n'est pas
sans rappeler celle de l'italien Saverio Merlino qui, également
en 1897, polémiqua avec Errico Malatesta sur l'opportunité
d'une participation des anarchistes aux élections pour
faire face, avec les autres forces de gauche, à la progression
des courants réactionnaires qui menaçaient les libertés
fondamentales.(18) Cette entorse à l'intangibilité
de la doctrine explique probablement les réserves de Jean
Grave et, au-delà, l'absence d'une tradition libertaire
dans le souvenir de Bernard Lazare. D'autant que cette culture
politique butait sur le sionisme de Lazare, sionisme atypique
et opposé à celui de Théodore Herzl, car
profondément anti-étatiste, fédéraliste
et libertaire. A cet égard, une des pistes de recherche
les plus intéressantes serait de replacer la vie et l'uvre
de Bernard Lazare dans l'émergence et l'affirmation, au
plan international, d'un mouvement ouvrier juif de sensibilité
libertaire, que les noms de Gustav Landauer et Rudolf Rocker pourraient
assez bien symboliser.(19)
Au terme de ce rapide examen, le lecteur aura compris qu'il ne
s'agit en aucune manière de faire de Bernard Lazare la
figure emblématique d'on ne sait quel culte ! Mais il n'est
pas indifférent de voir comment un homme, surtout s'il
a été rejeté et tenu à l'écart
par ses contemporains, s'est confronté avec son temps,
a tenté d'y voir clair, à l'encontre de tous les
dogmes, fussent-ils anarchistes, pour comprendre les enjeux nouveaux
de son époque et lutter contre ses injustices majeures.
A un moment où certains ne craignent pas d'annoncer qu'il
pourrait être, à nouveau, minuit dans le siècle,
il n'est pas inutile de revenir à cette uvre méconnue,
et en très grande partie à découvrir. D'une
manière souvent prophétique, Bernard Lazare fut
un des premiers à saisir l'importance et la nouveauté
de l'antisémitisme moderne. Ainsi, dans ses articles contre
Drumont il établissait, plusieurs décennies avant
le nazisme, que la logique ultime du discours antisémite
était l'extermination de masse.
Il fut donc de tous les combats pour la dignité des hommes
humiliés et opprimés par le colonialisme, l'étatisme
ou le racisme : arméniens, canaques, cubains, juifs (Dreyfus,
les juifs algériens, roumains, russes), tonkinois, etc.
Bien avant les échecs multiples des différentes
variétés de socialisme, il avait brillamment dénoncé
l'impuissance du socialisme parlementaire et les dangers du socialisme
étatiste,(20) pour militer en faveur du communisme libertaire
de Kropotkine, basé sur l'autonomie individuelle, la commune
libre et le fédéralisme. A propos de l'uvre de Marx,
il avait reconnu son importance tout en refusant le dogmatisme
marxiste ( les " braves gens qui s'endormiront dans le culte
de Marx ou de Blanqui "(21) ) et en signalant ses aspects
les plus contestables, en particulier la conception de la "
question juive ", aux origines d'une partie notable de l'antisémitisme
de gauche. On n'en finirait pas d'énumérer les analyses
de Bernard Lazare dont la pertinence perdure jusqu'à nous,
et, vu la marche du monde, sûrement au-delà ...
N'être orthodoxe en rien, réaffirmer en toutes circonstances
son double attachement à la liberté, y compris celle
de ses ennemis, et à une solidarité indéfectible
avec les opprimés. Nous n'avons guère d'autre viatique
pour aborder, bon an mal an, les années difficiles qui
sont probablement devant nous !
http://melior.univ-montp3.fr/ra_forum/fr/lazare_bernard/bio_jacquier.html